L'ATELIER DE DIRECTION D’ORCHESTRE dit « ECOLE DU GESTE»
Interview de Réta Kazarian : "Une école toute particulière"

Vous avez fondé l’ensemble « Vocations » et une école de direction d’orchestre destinée aux enfants. Expliquez-nous comment sont nés ces projets et les raisons pour lesquelles vous avez décidé de les réaliser :

En 2000, après avoir obtenu mon diplôme supérieur de chef d'orchestre à l’Ecole Normale de musique de Paris et avec l'aide d'une amie chanteuse et chef de chœur, Sylvie Portal, j’ai fondé l’association "Vocations".
J’ai voulu travailler avec de jeunes musiciens professionnels, d’où le nom de "Vocations". Je voulais aborder les œuvres les plus exigeantes avec un bon niveau technique.
Nous avons travaillé un répertoire allant de la renaissance au XX ième siècle.
Je tenais beaucoup aussi à créer des œuvres contemporaines.
Il y a deux ans, j’ai ouvert l' Ecole du geste", pour expérimenter la capacité des enfants à réagir devant la difficulté et à gérer un groupe.
En effet, pour diriger un orchestre, il faut une grande mémoire, de la force, des réflexes, des qualités humaines et un sens des responsabilités.
Je voulais développer chez l'enfant ces qualités et voir jusqu'où ils pouvaient aller dans ce domaine, je me suis donc mobilisée pour les amener là où je pressentais qu'ils pouvaient aller.
Au cours des deux premières années de l'Ecole du Geste, j'ai découvert ce dont j'avais l'intuition : les enfants ont de grandes capacités à diriger.
Qu'ils deviennent professionnels ou restent amateurs, les jeunes chefs retireront de ce travail des bienfaits non seulement musicaux mais personnels : une capacité à s'ouvrir aux autres, à surmonter leur timidité, à diriger un groupe sans arrogance, ils iront vers une libération intérieure et physique et une compréhension de leurs propres émotions, qu'ils peuvent transformer en créativité et transmettre à un public.

J'ai expérimenté une pédagogique nouvelle, afin de voir comment les enfants allaient évoluer.
J’ai commencé avec mes élèves de piano et de violon puis d’autres élèves intéressés par ma démarche nous ont rejoints. J’ai travaillé avec des partitions connues que les enfants étaient à même de travailler, telles que :
- la 5ème symphonie de Beethoven
- la 40 ème symphonie de Mozart
- la symphonie fantastique de Berlioz.

Je les ai mis devant la difficulté et la profondeur des œuvres, sans jamais aucun rejet ni fatigue de leur part. J’ai suivi l’instinct et la personnalité de chacun. Ce sont des cours individuels d’une heure. Le travail se fait à la table, au piano puis avec mon orchestre. Je leur parle de la biographie des compositeurs et de l’époque dans laquelle ils ont vécu, tant sur le plan historique que sur le plan de la littérature ou des arts. Un professeur extérieur vient leur faire découvrir l'analyse harmonique de l’œuvre.
J’ai été très surprise de voir chez ces enfants des qualités d’adultes devant les difficultés, leurs bons réflexes de direction ainsi que leur capacité à communiquer avec les musiciens de l'orchestre.
Les progrès ont été beaucoup plus rapides que je ne me l’imaginais.
Le but de cette formation n’est pas uniquement d'en faire des chefs, mais de les amener à une réflexion musicale plus profonde.

Dans l'enseignement musical traditionnel, c'est toujours le maître qui impose ses idées, il n'y a pas souvent beaucoup d'espace pour la réflexion et l'expression des enfants.
Sans vouloir changer cela, car la transmission par le maître restera toujours indispensable, il est bon que l'enfant ait un lieu où exprimer ses propres émotions sur les œuvres.
C'est justement le travail du chef de faire ressentir l’œuvre qu’il va diriger avec sa personnalité, de la porter et de savoir donner du plaisir aux musiciens qui vont l'interpréter avec lui.
J’ai découvert la vie intérieure joyeuse et positive de ces enfants, leur interprétation de l’œuvre quelquefois plus neuve que la mienne.

Cette rencontre avec eux m’a fait envisager la musique sous un autre angle, comme une école des sens. En effet ces enfants n’ont aucun problème de lecture, ils ont la mémoire des gestes, une façon tout à fait personnelle de diriger, et souvent un très bon contact avec les musiciens de l'orchestre : les deux générations se rencontrent et s'enrichissent.
Je craignais que les musiciens de mon orchestre soient un peu rebutés par ce travail avec des enfants, mais finalement ils ont été très heureux de le faire.
L’orchestre "Vocations" et "l’Ecole du geste", sont un seul et même métier, il n'y a pas de hiérarchie, mais des échanges, l’une ou l'un dirige, l’autre joue, mais toutes les énergies sont concentrées autour de la musique. Une réalisatrice est en train de faire un documentaire sur cette école.
Les enfants ont 7, 8, 9 et 15 ans. J’ai également fait une expérience avec 2 enfants de 5 ans, dans le film, c’est intéressant à regarder.
Mon objectif est de créer un orchestre en recrutant des élèves de 3ème cycle afin qu’ils soient aussi capables de jouer que de diriger.

Concernant l’orchestre, quels musiciens choisissez-vous, sont-ce des amateurs ou des professionnels, et quels sont vos critères de sélection ?

Ce sont de jeunes professionnels qui jouent dans des orchestres (Pasdelou, Barzin, Lamoureux). Je ne fais pas d’audition, je recrute en écoutant les répétitions.

De quel répertoire musical êtes-vous spécialiste ?

Je n'ai pas de frontière, ni de style, ni d'époque.

Y a-t-il des œuvres, des compositeurs que vous souhaitez plus particulièrement jouer et pourquoi ?

J’aime toutes les musiques, tous les âges de l'histoire de la musique et j'apprécie beaucoup la musique contemporaine.
La musique correspond à l’univers du compositeur, elle sort de ses tripes, de son vécu. Je ne cherche pas l’interpréter à la manière de son époque, car son époque, c’est son "passé et son futur".

Quels résultats attendez-vous d’un concert ?

C’est une fête, c’est le résultat d’un travail en commun, un moment de bonheur pendant lequel on se montre notre confiance réciproque, c’est une réunion.

Quels sont vos projets d’avenir proche pour l’orchestre ?

J’aimerais mettre en scène un opéra de la fin 19ème, début 20ème.
Je vais monter le Requiem de Michael Haydn, la symphonie n° 1 de Brahms et son double concerto pour violoncelle et violon.

Pour l ‘école du geste, sur quelle pédagogie vous appuyez-vous ? Quelle méthode utilisez-vous ?

Chaque personnalité étant différente, j’ai plusieurs pédagogies.
Ma méthode de travail consiste tout d’abord en l’apprentissage de la partition comme s’il s’agissait d’un livre, ensuite vient le travail avec l’orchestre. L’œuvre doit être dans la tête, dans le cœur et dans les mains. Ce travail doit déboucher sur une interprétation imaginaire de l’enfant. Vient ensuite le travail sur piano, puis avec l’orchestre, en alternance.

Pensez-vous que la direction d’orchestre a des effets positifs sur la capacité des enfants à se concentrer, sur leur pratique instrumentale et sur leur scolarité :

C’est évident. Ce travail contribue à faciliter leur rapport avec leurs parents et le monde extérieur, toutes générations confondues. Pouvoir communiquer avec tant de gens, c’est une expérience de vie qui les aidera à surmonter certaines difficultés, c’est une ouverture sur le monde où ils vivront, une sorte de "green card".

Quels sont vos projets d’avenir proche pour votre école du geste ?

Nous avons fait un concert à la Schola Cantorum le 3 Avril 2009, concert qui a été filmé et que l’on peut voir dans le documentaire.
En effet, depuis l’ouverture de l'école, une réalisatrice professionnelle m’a proposé de filmer ce travail et l’on peut constater les progrès des enfants de façon palpable.
Et on termine avec le concert où l’on voit ces enfants diriger un orchestre avec beaucoup de maturité. C’était un vrai bonheur. Parents, musiciens et spectateurs furent véritablement émus et surpris.
Je vais donc renouveler le plus souvent possible cette expérience, car ce métier demande une grande pratique.
J’ai raconté cette aventure à des musiciens que j’ai rencontrés en Ukraine et ils étaient très intéressés par mon expérience.
Ils m’ont demandé de diriger le Requiem de Fauré dans le sud de l’Ukraine dans le cadre du festival "Amadeus". A cette occasion, ils ont invité des enfants qui vont donc diriger l’orchestre philarmonique d’Ukraine.
J’ai également beaucoup de projets pour cette école, en septembre je veux créer une vraie classe de formation musicale, avec cours d’harmonie, orchestration, composition, théâtre, danse, organisation de concerts, répétitions régulières. Je souhaiterais une fois par mois mettre tous les élèves en commun, afin qu’ils échangent leur savoirs.